théière chinoise

ELECTROLYTES



Cela fait partie du charme de la ville (la féérique, est-elle dite), ces vapeurs chimiques des électrolytes nécessaires à la synthèse de l'aluminium. C'est un parfum unique, à nul autre pareil et, n'ayant pas d'étudiants hier après-midi, ni ce matin, je me promène longuement sur la plage baignée de senteurs exotiques.

Il y a aussi les noms des bâtiments industriels: NICODÈME, étrange télescopage de "nicotine" et d'"œdème".

Tout en marchant je rumine sur l'imbécilité de Marguerite Duras.
Etre une ivrogne n'est pas une excuse suffisante, me dis-je.
Je pense évidemment à son délire hallucinant, morbide et pervers sur Christine Villemin.
Non, mais quelle idiote, me dis-je.
Quelle pathétique idiote.
Je dis ça parce qu'au fond je l'aime bien, mais là j'ai envie de lui mettre des claques.
Et hop.

Et le petit juge, pathétique lui aussi. On a pitié. D'ailleurs il a fini par se suicider.
Horrible cette histoire, me dis-je.
Horrible et fascinant.
Du Balzac, me dis-je.

Dans les vapeurs d'électrolytes, c'est une rumination qui paraît adaptée.
Elle me tient chaud.
Dans le soleil glacé.
Vivent les mitaines, me dis-je.

J'étais à l'hôtel de la Plage et, comme on le pense bien, cet hôtel n'est pas du tout situé sur la plage.
Il est même plutôt loin de la plage, à deux ou trois pâtés de maisons.
Si on peut appeler cela des pâtés et des maisons, puisque ce sont plutôt des immeubles et une grande place vide et sombre derrière le casino, qui est comme un terrain vague, sans affectation précise, sans doute un parking en devenir.

Mais quelle imbécile ! - me dis-je - repensant à la pauvre Marguerite Duras, plantée devant la maison au faîte de la colline.
Que la bêtise peut être violente, me dis-je.
Que la vanité peut produire d'horreur.
Et quelle idée de regarder ce documentaire hier soir ?

Le patron de l'hôtel de la plage est aussi antiquaire et la réception ressemble à un musée des pieds de lampe.
Il y a une lampe Arco Achille Castiglioni, comme chez mes parents quand j'étais petit (et je suis sûr qu'elle traîne encore quelque part en pièces détachées). Au petit déjeuner, il y a de la confiture de prune, des yoghourts.

A l'instant, notre train arrive avec un retard suite à un heurt de sanglier et un bagage abandonné, qui sera systématiquement détruit par les services d'ordre et de déminage. Merci pour votre patience. Bonne soirée.
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RENAISSANCE



Je ne sais plus trop quoi en penser.
De ceci, de cet endroit.
N'en penser rien donc.
N'en penser rien passe.
Passons.

Et bientôt c'en sera fini de ces allées venues entre Paris et Dunkerque.
Ce sera entre Paris et Nantes, à partir du mois de janvier.
Une nouvelle vie. Une autre histoire.
J'ai reçu un dossier administratif et c'est assez terrifiant.
Enfin, en réalité ce n'est rien mais je me découvre une phobie administrative, comme qui dirait.
Qui, d'ailleurs ?

Donc, dernières fois. Solde de tout compte.
Encore trois fois, me semble-t-il.
Dont une pour participer au recrutement de celui ou celle qui me remplacera.
Dès le premier janvier.

Mes comptes sont au-dessus de zéro ce soir pour la première fois depuis des mois.
Depuis deux ans, je pense.
Pas pour longtemps, mais passer au-dessus de zéro était devenu comme un rêve.
Réalité, désormais, me dis-je.

Ca avait commencé, me dis-je à l'instant, comme un journal. Comme le journal d'Andy, comme la Philosophie.
Mais ce ne pouvait plus être un journal, parce que l'on était comme dépossédé de sa vie.
Comme dépossédé de son droit à témoigner de soi.
Comme dépossédé de l'autre en soi.
Mais par qui, me demandai-je, par qui ?

On ne pouvait plus parler de rien, écrire sur rien, ni écrire quoi que ce soit à qui que ce soit.
Tout était désormais trop chaud, trop froid.
Il fallait faire autrement.
Mais comment ?

Il fallait échapper au commentaire, à l'évaluation, à la rhétorique, au débat.
Echapper latéralement, sans fuir.
Echapper en oblique.
Obliquer.
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UN JOUR OU DEUX



Un jour, je vivrai une nouvelle vie, une autre vie et je n'y perdrai pas le temps que je perds en celle-ci à ne pas faire confiance à mes premières impressions. Je ne perdrai pas de temps à vérifier que j'avais raison depuis le début. J'y serai plus grave, plus aride. J'y serai moins drôle, c'est sûr. J'y serai plus sérieux. J'y serai moins divers. J'y serai plus concentré. J'y serai plus opiniâtre. J'y serai moins ouvert. Je ne sais pas si c'est souhaitable au fond. L'expérience de l'erreur est fructueuse. Il y a ceci, qui est la vie et qui est tout et il y a cela, qui est la mort et qui n'est rien. Et ceci est presque équivalent à cela. Entre ceci et cela, pas un cheveu. Un espace inframince. Habiter cet espace, puisqu'il n'y a rien d'autre à faire.
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TERRE BRÛLÉE AU VENT DES LANDES DE PIERRES



C'est un peu comme dans un cauchemar dystopique à la Black Mirror.
Les deux filles ne cessent de chanter cette chanson de Michel Sardou depuis le début des vacances.
Au début c'est sympathique mais cela finit bientôt par porter sur les nerfs.
Et l'intégrale Disney.
Le Roi Lion en boucle.
Inquiétante étrangeté.

J'avais essayé de lire quelques pages de La Carte et le Territoire de Michel Houellebecq, mais j'étais revenu à Philipp Roth.
Le nihilisme mondain est un travers français que j'ai du mal à supporter, avec le temps, avais-je pensé.
Ce n'était pas idiot, pas trop mal écrit. C'était documenté, il y avait du travail mais un travail de désaffection, de déliaison, de mise à distance.
Etait-ce désaffecté ou affecté, vraiment,  je ne saurais dire, m'étais-je dit. Comment savoir ? Sans projeter, pas possible et projeter hors de question, m'étais-je dit.
Désaffecté pour éviter d'être affecté ? Peut-être, avais-je hasardé.
Mais à quoi bon ?
Tout cela se bornait finalement à constater que l'argent était la seule chose qui compte, avais-je pensé.
Peu ou prou, m'étais-je dit.
Et c'est tout.
C'était un peu radin, m'étais-je dit.
Mais j'étais sans doute injuste et je pense qu'il ne peut rien se dire ou s'écrire de bon dès lors qu'il s'agit de goût ou de parti pris.
Donc, j'avais posé le livre, sans vouloir en penser plus de mal.

Je préfère tout de même la bonne vieille générosité psychologique à l'américaine, avais-je continué, revenant à La Tache.
Il me faudrait  sans doute une voie tierce, m'étais-je dit.
Une tierce voix.
J'hésite à revenir tout bonnement à la troisième saison de Stranger Things, mais autant ne manger que du chocolat, m'étais-je dit.
Nous avons besoin, d'autres nourritures.
Et puis tout cela inquiète inutilement.
Cela trouble le sommeil.

Besoin de paix.
La paix des Gallois ou celle des rois d'Angleterre…
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À L'OMBRE DES EAUX DU LAC TRANQUILLE



Quelqu'un a vidé l'eau du lac du Praz, mainternant c'est un cratère. Étrange vision. Poussière, poussière.
Poussière dans les gonflables.
On préfèrera s'élever vers le petit plan, entre Moriond et dix huit cent cinquante.
Assis à l'ombre, dans la brise du dimanche matin d'après la pluie, j'écris pendant que les filles tirent à l'arc, roulent en quad, marchent sur l'eau dans des bulles de plastique, etc.
Il fait frais, enfin.
Le nez pique toujours un peu, mais j'ai décidé de me passer d'anti-histaminique hier soir, ce qui m'a permis de me réveiller tôt sans fatigue excessive.

Les frelons asiatiques bourdonnent, les mouches agacent, toutes sortes de coléoptères jouent des ailes dans les abats-jours.
Tout est calme, trop calme.
Quelque chose m'angoisse au réveil et je ne sais pas ce que c'est, c'est le propre de l'angoisse.
Sans doute rien, l'idée d'avoir négligé quelque chose.
De l'avoir tant négligé qu'on a oublié ce que c'était.
Et que l'on a oublié que l'on a oublié.

Avant de partir, on était allés, avec R., écouter Y.-N.G. lire un texte de Michel Houellenecq, Rester Vivant, dans un café, le Pas si loin à Pantin. Je me dis qu'Y.-N. est comme Louis Jouvet, par exemple. Pas de naturalisme: il se compose une voix et une posture qui mettent à distance son corps documentaire. Au point que, lorsqu'il dit à une dame qui se trouvait là avec sa fille un peu trop jeune pour se voir infliger un tel texte, "je crois que vous devriez sortir", ces paroles sont prononcées avec une autorité inouie qui provoquent leur exécution immédiate, dans l'ordre et sans discussion. C'est ainsi que parle la loi. Toute pure. C'est beau. Et de temps en temps, ce que j'ai appelé le corps documentaire, mettons le corps familier, fait une timide apparition, dans un sourire, une paupière qui bat, comme pour adoucir les bords du cadre, rire de soi, rire du sérieux que l'on a de soi, sans moquerie et ouvrir à l'après, raccorder l'instant rituel au mouvement du Monde et des vivants. Se souvenir que l'on est vivant, que l'on doit rester vivant et c'est le titre même. Il ne s'agit plus de savoir si l'on est d'accord ou pas d'accord avec le texte, en tant que texte, mais de s'ouvrir à une contemplation qui pourrait être celle d'un lac ou d'un lustre de cristal. L'on contemple, l'on est ensemble au temple. L'on est un pour un instant et on revient à soi, au vent, au soir, à la nuit.

On a aimé les grimaces de Brian Cranston (M. White) dans Breaking Bad, avant de se coucher pour se lever à cinq heures du matin, l'heure à laquelle Michel Serres se sent plus intelligent, pour prendre la voiture (un pot de yoghourt signé Fiat) et sortir de la capitale avant six heures du matin avec deux fillettes endormies à l'arrière.

Et maintenant nous sommes aux alpages.
Le vent fait battre les parasols, les filles évoluent sur le lac dans des bulles de plastique.
J'entends des sploushes et des splashes dans mon dos.
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VIOLENCE EN RÉUNION



Un soir à Lille, dans le soleil de juin.
Ca faisait longtemps. C'était une ville oubliée. C'était une ville reléguée.
Y déboucher est une surprise. La retrouver là, tout bonnement.
S'y raccorder.
Reprendre le métro. Porte de Valenciennes, Porte de Douai, Porte d'Arras.
Raccorder les places, les rues, la lumière, les numéros, les portes.

Avec O., on va boire des bières au Triporteur, pendant que M. rejoint ses amies.
On y croise R., un sac sur l'épaule, au bout d'un bâton, on dirait un berger.
Retour d'Athènes.
On y croise M., qui rentre chez elle et qu'on invite pour un verre avant d'aller dîner.
Je reconnais cette ville. Cette ville me reconnaît.
On a donné un coup de frais, un coup de peinture, un coup de briques noires.
Il y a aussi ce drôle d'immeuble avec sa double verrière qui pointe comme d'un nez la contreplongée totale panoramique sur la cuisine suréquipée.
Ca s'embourgeoise dans le sud de Lille.
On retape, on ravale.
On croirait d'un trompe l'œil, les fausses fenêtres.
Sont-ce des bureaux à venir ? Des habitations ?
Une certaine densité, pas trop verticale.
Cinq étages.
Les pallissades.
Le désamiantage.

On va manger des lasagnes végétariennes et boire encore un peu de vin blanc.
O. s'occupe de la substance-temps. D'une perception quantique du temps et des rythmes.
Du rythme comme principe d'accentuation, de tempo qui ne cesse de glisser, d'intervalles microtonaux.
Il fait beau et frais.
À Dunkerque, il faisait même vraiment froid.
D. était parti s'acheter un pull à la pause.

O. me prête des livres mais je les oublie ce matin, la tête en vrac.
Il était allé chercher des pains au chocolat.
On rit dans la lumière, dans l'avenir sombre.
On rit des requins.
Pour ne pas pleurer.

Ce sont deux jours de réunion.
Hier à Dunkerque, aujourd'hui à Tourcoing.
La ville se présente debout d'une pièce, dans une bouffée de marée. C'est le marché.
Des arbres ont poussé autour des fontaines.
Les réunions m'en rappellent d'anciennes.
Un peu trop de monde assis sur juste le bon nombre de chaises autour de tables trop longues.
À 10h33, nous en sommes au premier point.
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MACROSOMIE COLLAPSOLOGIE



Et puis soudain la météo vous annonce des températures de quarante degrés et vous vous préparez au pire.
Il va falloir faire de l'ombre, du frais, réduire les mouvements.
Vivre tôt, vivre tard, se terrer.
Préparer des glaçons.

Ca ne durera que quelques jours, dit-on.
Bon, ce n'est rien.
Beaucoup de rendez-vous, en ce moment. Beaucoup, beaucoup.
Donc, il faut tout de même bouger un peu, se déplacer un peu.

Les transports en commun sont des lieux hostiles en période caniculaire.
Le vélo n'est plus praticable à Paris, en raison de la pollution.
Anti-histaminiques en continu depuis un mois.
Marcher, si possible et peut-être bientôt avec un masque.

On boycotte les produits chinois.
Ca a un prix.
Tout devient plus cher.

On passe de KIABI à Petit Bateau.
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WAITING FOR THE MAN



J'attends des nouvelles, ça me rend nerveux.
J'attends de l'argent, aussi. Il me faut de l'argent.
Très vite. Beaucoup.
La banque m'a appelé.
Ils s'inquiètent. Ca m'inquiète qu'ils s'inquiètent.
Il n'y a pas de quoi s'inquiéter.
On est en vie. On est en bonne santé. C'est pas la guerre. Les enfants vont à l'école. Il y a du soleil dans le ciel.
Les oiseaux chantent.
Bref.
Tout va bien. On attend l'argent.
On attend des nouvelles.
Mais tout va bien.
Tout va bien se passer.
- Et moi ? Et moi ? - dit une petite fille pendue à mon bras.
- Allons regarder cette série.
- Sérieux ?
- Ben oui…
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ÉTERNEL DÉPART



Immédiatement, il cessa de s’intéresser à la question du bonheur. D’abord, parce qu’il faisait froid et ensuite parce qu’il était sorti insuffisamment couvert.

Il avait commandé une lentille de rechange pour l'appareil photo de son téléphone portable, avec un kit de réparation, le tout en ligne, en quelques minutes, tranquillement assis dans l'espace de Co-working de la rue Grenetta, en attendant que les filles aient terminé leur cours de modelage.

Il avait choisi de parler de lui à la troisième personne. Ou plutôt, il n'avait pas choisi: il ne s'agissait plus de lui. Il y avait plusieurs référents à ce "il" à ce "lui". Cela passait d'un "il", qui était lui, à un autre, qui ne l'était pas, ou plus ou pas encore. Par exemple, lorsqu'il pleut ou bien lorsqu'il faut. Si je dis qu'il est telle heure, ce n'est pas de lui que je parle et "je", c'est peut-être lui, justement.

Le mois de juin est froid, se rappela-t-il. Le mois de juin est généralement froid et pluvieux.
Le mois de mai est froid aussi. Avril est souvent suffoquant.
D’où, sans doute le proverbe: Il ne faut pas se découvrir d’un fil parce que justement, le mois d’avril étant suffoquant, se découvrir est tentant.

Le problème, c’est que les mois de mai et de juin, qui suivent, sont généralement glaciaux. Pour ne pas dire arctiques, se dit-il.  À quelques éclaircies près. "Fais ce qu’il te plaît" doit-être entendu comme un conseil ironique, se dit-il. Fais bien comme tu veux, se dit-il.

Lorsqu’il fait douze degrés, rien ne t’empêche de te balader en maillot de bain, évidemment. Rien, sinon ton propre bon sens, s'était il dit.

Bien sûr,  il y avait le père de L., par exemple, qui, tous les jours de l’année, qu’il vente, grêle, neige ou fasse beau, portait la même chemise de bûcheron, assez largement ouverte au col, manches relevées jusqu’aux coudes, se dit-il. Et je ne me souviens pas l’avoir vu, ne fut-ce qu’une seconde, esquisser la moindre grimace, en aucune circonstance, pas même lors des plus terribles froids, se dit-il.

Mais c'était une exception.

Il y avait ce moment décisif où l'on quittait les chaussures fermées pour les sandales, où l'on cessait de mettre des chaussettes. Et ce moment reculait de plus en plus tard. Nous étions en juin - en juin bien frappé - et chaussettes dans chaussures fermées demeuraient de rigueur.

Il était allé voir, avec R., le dernier film d'A.C. hier soir et en sortant, vers vingt deux heures trentes, il faisait froid et humide. Le film n'était ni gai ni triste mais il y était question de mort, essentiellement. Et la journée n'avait pas été facile non plus. Il y avait eu des épisodes, des déconvenues, des inquiétudes, des motifs d'angoisse mais il n'était pas homme à se laisser abattre pour si peu.

En rentrant, ils se préparèrent des fusili complètes biologiques à l'arrabiata, R. ayant attrapé un poivron rouge à l'étal de l'épicerie en bas.

À l'instant encore, il pleut.


Puis juillet sera chaud et souvent couvert. Août tiède et pluvieux. Septembre médiocre. Octobre certainement assez beau et chaud et la chaleur durera peut-être jusqu’à mi-novembre. Ensuite, décembre sera vraisemblablement tiède et pluvieux. Janvier maussade et modérément froid. Février assez froid avec du beau temps. Mars  glacial avec quelques beaux moments et hop, l’on se retrouvera en avril et sa canicule.

Une longue et morne saison. Tiède et humide, avec quelques coups de vent.

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NOTE POUR PLUS TARD PEUT-ÊTRE



On ne les voit pas toujours entrer dans le métro ou dans le bus. Ils se matérialisent soudain devant vous. S’intercalent entre vous et le plan que vous êtes en train de consulter. Semblent volontairement vous empêcher de lire. Suivent vos mouvement comme en vertu d’un automatisme. Ils ne paraissent jamais vous accorder un regard et vous maintiennent strictement dans la limite périphérique de leur champ de vision, aux abords de la patate oculaire. Ils ont l’œil morne, la lèvre épaisse et tombante et ne peuvent entièrement se départir d’un sourire triste qui brise la symétrie de leur figure.

Ils s’affaissent suivant cette ligne de faille. Ils glissent lentement le long d’une barre ou d’un siège qu’ils étreignent fermement, bien que sans force. Ils glissent et se rattrapent d’un même mouvement, épousant la vague. Ils ne cessent de glisser, de se rattraper, de sourire, de vous maintenir en limite de champ. D’épouser comme par automatisme le moindre de vos mouvements pour vous empêcher de lire le plan, la carte, d’échanger des regards ou même de vous regarder dans la vitre noire, le miroir sombre.

Vous ressentez de l’hostilité. Un flux massif d’hostilité. Mais comment savoir si celui-ci se constitue contre vous en particulier et non pas plutôt de manière globale,  indifférenciée, et tout aussi bien à l’égard de n’importe qui, à cet instant, se trouverait précisément assis à votre place -si vous êtes assis, debout à votre place - si vous êtes debout ?

Vous vous dîtes que c’est ridicule. Que cet être inerte n’a aucune raison de vous manifester de l’hostilité. Ne peut à raison vous en vouloir d’être. Et pourtant c’est ce que vous ressentez clairement, sans erreur.  Il ou elle vous en veut d’être. Pas seulement d’être là. D’être, tout court. D’exister. Cette hostilité demeure passive et ne se manifeste concrètement que par les mouvements automatiques de ce  corps dont vous vous demandez bientôt s’il s’agit d’une réalité objective ou d’une hallucination. Et le plus grave c’est que cette hostilité commence à vous gagner. Qu’il ne s’en faudrait pas de beaucoup pour que vous mettiez, à votre tour, à concevoir, à l’égard de ce corps penché, une forme d’hostilité muette et aigüe.

Ce corps et le flux supposé d’hostilité qu’il vous manifeste n’ont pourtant pas de réelle importance à vos yeux. Vous les aurez oublié en quittant ce moyen de transport transitoire. Leur souvenir se dissoudra dans le bruit, la puanteur, la chaleur, les mouvements, la torpeur ou le stress de cette translation quotidienne.

Pourtant, alors que vous marcherez dans les couloirs, traînant impatiemment derrière d’autres corps trop lents, dolents ou indolents, vous reviendront en mémoire certains détails. Le rouge d’une capuche. Un froncement de sourcils. L’arc oblique d’un regard. Ces images vous poursuivront avec cette question: à quoi les inertes opposent-ils leur inertie ? Ou encore: à quoi les résistants opposent-ils leur résistance ?

Vous vous demanderez si ce corps, qui a poursuivi le trajet alors que vous le quittiez, aura reporté sur un autre l’hostilité qu’il vous destinait. Et serez vous bien sûr que cette hostilité, non seulement vous était destinée, mais était bien vraiment de l’hostilité au juste ? N’était-ce pas seulement, peut-être, de l’indifférence ? N’étiez vous pas tout simplement transparent à ces yeux vagues, à ces lèvres pendantes, à cette silhouette molle ? N’étiez vous pas seulement inexistant à ces yeux-là ? Et, partant, en vertu de cette tendance excessive à l’empathie qui vous caractérise, n’étiez vous pas, en cet instant, indifférent à vous-même, hostile à votre propre inexistence ?

Vous n’y pensez pas longtemps, mais peut-être pourtant assez, pour le noter quelque part, dans un coin de votre mémoire. Et peut-être reviendra-t-il en rêve, cet inerte ? Cet inerte et ses semblables.